{"id":168,"date":"2018-04-18T23:49:00","date_gmt":"2018-04-18T21:49:00","guid":{"rendered":"https:\/\/alienne.fr\/?p=168"},"modified":"2022-08-19T21:51:20","modified_gmt":"2022-08-19T19:51:20","slug":"amour-adolescent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alienne.fr\/?p=168","title":{"rendered":"amour adolescent"},"content":{"rendered":"\n<p>Tu es arriv\u00e9 dans ma vie le premier mois de ma libert\u00e9 nouvelle. J\u2019avais seize ans, je rentrais en hypokh\u00e2gne, ce mot pompeux destin\u00e9 \u00e0 nous fa\u00e7onner dans l\u2019id\u00e9e de la sup\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle cens\u00e9e \u00eatre la n\u00f4tre, et tu \u00e9tais dans ma classe. Dans le tourbillon de nouveaut\u00e9s des premiers jours, je t\u2019avais vu sans te regarder. Le premier souvenir pr\u00e9cis que j\u2019ai, c\u2019est celui de la queue \u00e0 Gibert-Joseph : j\u2019\u00e9tais all\u00e9e feuilleter le nouveau roman d\u2019Am\u00e9lie Nothomb que j\u2019avais presque int\u00e9gralement lu sur place, et sans doute achet\u00e9 des bouquins pour nos cours de fran\u00e7ais ou encore un dictionnaire anglais-anglais. Je ne sais plus ce qu\u2019on s\u2019est dit, mais c\u2019\u00e9tait le premier moment d\u2019int\u00e9r\u00eat tacite entre nous. C\u2019est peut-\u00eatre cette fois-l\u00e0 que je t\u2019avais dit qu\u2019 \u201don ne perd jamais de temps\u201d, ce que tu avais int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la chanson \u00e9crite pour moi, avec mon pr\u00e9nom comme titre (tu dis qu\u2019on ne perd jamais de temps, mais moi, loin de toi, j\u2019en perds tout le temps\u2026). T\u2019\u00e9tais brun, grand et tr\u00e8s mince, le mot d\u00e9gingand\u00e9 aurait pu \u00eatre cr\u00e9\u00e9 pour toi. C\u2019est marrant, parce que je sais que t\u2019avais les cheveux tr\u00e8s courts \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mais malgr\u00e9 les photos, j\u2019ai bien du mal \u00e0 te repr\u00e9senter dans ma t\u00eate autrement qu\u2019avec les cheveux longs. Habill\u00e9 un peu n\u2019importe comment, \u00e7a n\u2019a pas chang\u00e9, comme si on te voyait toujours au saut du lit. Une nonchalance de chien fou, brusque et \u00e9lastique \u00e0 la fois, l\u00e9vrier crois\u00e9 avec un chien des rues.<\/p>\n\n\n\n<p>En repensant \u00e0 tout \u00e7a, je sens mon coeur qui se serre et se remplit \u00e0 la fois et c\u2019est m\u00eame pas triste, je me dis, alors que j\u2019ai peut-\u00eatre aussi un peu des larmes dans les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite il s\u2019est pass\u00e9 plein de choses en tr\u00e8s peu de temps, mais l\u00e0 o\u00f9 j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 retenir mon souffle et entendre mon coeur battre un peu trop fort, c\u2019\u00e9tait sur le quai de la gare de Dijon. Une semaine et demie apr\u00e8s la rentr\u00e9e, il \u00e9tait temps de rentrer au bercail pour le week-end. On \u00e9tait arriv\u00e9 en groupe \u00e0 la gare, avec d\u2019autres gens de la classe, et, toutes et tous, avaient leurs trains avant les n\u00f4tres. Ces petits hasards de timing qui acc\u00e9l\u00e8rent le cours des choses. J\u2019\u00e9tais contente de me retrouver avec toi, un peu intimid\u00e9e, aussi. Tu m\u2019avais propos\u00e9 de faire un quart de singe (\u00e7a faisait partie d\u2019un jeu plus compliqu\u00e9 que tu avais invent\u00e9), et le mot qu\u2019on avait compos\u00e9 ensemble, c\u2019\u00e9tait \u201ccharmante\u201d. J\u2019y ai vu plus qu\u2019un hasard, comme si c\u2019\u00e9tait toi qui nous avais dirig\u00e9 l\u00e0, alors que j\u2019\u00e9tais celle qui avait choisi la lettre de d\u00e9part. J\u2019\u00e9tais embarrass\u00e9e, mais pas seulement, \u00e7a s\u2019accompagnait d\u2019une pointe de\u2026 d\u2019exaltation, d\u2019excitation ? Je ne sais pas trop. Mon train arrivait avant le tien, c\u2019\u00e9tait le moment de se dire au revoir. J\u2019ai voulu te tirer les joues, comme je le faisais avec tout le monde \u00e0 l\u2019\u00e9poque, tu a pris ma main et l\u2019a embrass\u00e9e. On s\u2019est regard\u00e9s, je suis mont\u00e9e dans le train. Quel \u00e9moi, j\u2019ai bien d\u00fb y penser tout le trajet, retourner le geste, l\u2019image, le regard dans ma t\u00eate, tenter d\u2019analyser ce qui \u00e9tait en fait d\u2019une franche simplicit\u00e9. \u201cMais qu\u2019est-ce que \u00e7a peut bien vouloir dire ?\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux semaines suivantes, le rapprochement a continu\u00e9, corps \u00e0 corps, ma premi\u00e8re fois, tes histoires de lyc\u00e9e, The Raven de Poe que tu aimais r\u00e9citer, la dissertation burlesque que tu m\u2019avais \u00e9crite pour mon anniversaire. Je t\u2019aime, tu l\u2019as dit tr\u00e8s vite, tu l\u2019as dit avant moi, et pendant deux semaines, je me suis dit que tu \u00e9tais plus engag\u00e9, plus \u00e0 fond que moi. Je ne pouvais pas encore r\u00e9ciproquer, j\u2019\u00e9tais de plus en plus charm\u00e9e mais je me sentais encore en contr\u00f4le, d\u2019une certaine fa\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir o\u00f9 \u00e7a a bascul\u00e9, c\u2019\u00e9tait un dimanche, je crois, j\u2019\u00e9tais arriv\u00e9e avant toi \u00e0 Dijon. Je suis all\u00e9e t\u2019attendre devant chez toi. Tu habitais dans un immeuble, au bout d\u2019un couloir, et il y avait une fen\u00eatre qui donnait sur le toit. J\u2019\u00e9tais assise dans l\u2019encadrement de cette fen\u00eatre, le regard riv\u00e9 sur la lune, aucun bruit autour, et j\u2019ai senti l\u2019amour enfler en moi, comme une vague qui grandit jusqu\u2019\u00e0 la cr\u00eate, et qui a d\u00e9ferl\u00e9 quand tu es arriv\u00e9. L\u00e0 j\u2019ai perdu pied, j\u2019ai cess\u00e9 de contr\u00f4ler quoi que ce soit, et j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 te dire Je t\u2019aime.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu es arriv\u00e9 dans ma vie le premier mois de ma libert\u00e9 nouvelle. J\u2019avais seize ans, je rentrais en hypokh\u00e2gne, ce mot pompeux destin\u00e9 \u00e0 nous fa\u00e7onner dans l\u2019id\u00e9e de la sup\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle cens\u00e9e \u00eatre la n\u00f4tre, et tu \u00e9tais dans ma classe. 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