Première de la classe

Les autres gamins voulaient pas m’regarder en face
Moi, l’alien, jamais à sa place
J’étais pas étrangère, non, j’étais première d’la classe

Au début, j’avais l’air normale, puis ça a commencé à se gâter
Finir en une semaine tous les exos de l’année ?
Apprendre à lire avant le CP ?
Tout ça passait encore.
Sauter une deuxième classe, là, c’était hardcore.

La bibliothèque était mon royaume, un baume au coeur
avec un peu plus d’amertume que de douceur
j’avais une étagère pour tour de Babel mais personne à qui parler
ma solitude avait la part belle au milieu d’la cour de récré

J’suis arrivée au collège j’ai su qu’ce serait dur de survivre
j’me faisais emmerder dès qu’je sortais un livre
j’entravais rien aux vannes j’connaissais trois gros mots
quand j’avais le dos tourné on me traitait d’intello

parfois mascotte parfois bouc-émissaire
c’est là qu’jai commencé à cultiver la colère
sans oublier le mépris, son cher petit frère
t’apprends à l’ver la tête pour pas r’garder par terre.

J’étais pas une élève modèle pour autant, parfois à la ramasse
mais surtout, j’hésitais pas à l’ouvrir en classe :
pas de cadeaux pour les profs, sauf ceux qui f’saient d’la peine
retours critiques en pleine face, déjà, brutalité inconsciente et hautaine.
On m’a souvent dit que j’avais du courage
pas de mérite j’ai juste une rage sauvage !

L’injustice j’ai appris à la combattre à la maison et dans les livres
je suis vite passée à la pratique, d’adrénaline, un peu ivre.
J’comprenais pas pourquoi les gens était pas des héros
comme dans mes histoires où on se battait pour la liberté, le bon, le beau.

La question me taraude encore aujourd’hui, y a pas si longtemps qu’elle m’a tenu éveillée la nuit.
C’est peut-être juste les auteurs, et pas les adultes, qui m’ont trahi.
Je me suis pas remise de la déception que le monde ne ressemble pas aux romans jeunesse
qui ont nourri mes rêves, sans tenir leurs promesses.

Il me suffit d’en relire un pour avoir les larmes aux yeux à chaque coin de page,
milliers d’aiguilles dans le coeur face à la bonté simple des personnages
loin de la complexité tortueuse du monde adulte faussement sage.
Alienne adolescente, j’ai jamais réussi le rite de passage.

J’attends de moi, de vous, que nous soyons mes héroïnes et mes héros
exigences morales plus grosses que moi mais qui, j’espère, tirent vers le haut.
Obstination stupide ou naïveté infantile, tant pis, pas de juste milieu,
ce serait mourir que de me résigner même un peu
y a pas d’ailleurs alors c’est ici que je construirais ma république des cieux.

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