27 mai 2021

Avec quatre années de recul,
je peux vous l’affirmer, les bulles,
c’est efficace pour flirter.
Bonheur = simplicité,
c’est plus compliqué comme calcul ;
heureusement on est entêté·e·s,
de véritables têtes de mules,
et le temps qu’on prend pour chercher
est loin d’être un jeu à somme nulle.
Ah, ces quatre années à s’aimer,
sûr qu’on a joué aux funambules !
Sur les fils où on déambule
nous ne nous laissons pas tomber,
sans cesse nous apprenons des bulles
l’art délicat de voltiger.

amour adolescent

Tu es arrivé dans ma vie le premier mois de ma liberté nouvelle. J’avais seize ans, je rentrais en hypokhâgne, ce mot pompeux destiné à nous façonner dans l’idée de la supériorité intellectuelle censée être la nôtre, et tu étais dans ma classe. Dans le tourbillon de nouveautés des premiers jours, je t’avais vu sans te regarder. Le premier souvenir précis que j’ai, c’est celui de la queue à Gibert-Joseph : j’étais allée feuilleter le nouveau roman d’Amélie Nothomb que j’avais presque intégralement lu sur place, et sans doute acheté des bouquins pour nos cours de français ou encore un dictionnaire anglais-anglais. Je ne sais plus ce qu’on s’est dit, mais c’était le premier moment d’intérêt tacite entre nous. C’est peut-être cette fois-là que je t’avais dit qu’ ”on ne perd jamais de temps”, ce que tu avais intégré à la chanson écrite pour moi, avec mon prénom comme titre (tu dis qu’on ne perd jamais de temps, mais moi, loin de toi, j’en perds tout le temps…). T’étais brun, grand et très mince, le mot dégingandé aurait pu être créé pour toi. C’est marrant, parce que je sais que t’avais les cheveux très courts à l’époque, mais malgré les photos, j’ai bien du mal à te représenter dans ma tête autrement qu’avec les cheveux longs. Habillé un peu n’importe comment, ça n’a pas changé, comme si on te voyait toujours au saut du lit. Une nonchalance de chien fou, brusque et élastique à la fois, lévrier croisé avec un chien des rues.

En repensant à tout ça, je sens mon coeur qui se serre et se remplit à la fois et c’est même pas triste, je me dis, alors que j’ai peut-être aussi un peu des larmes dans les yeux.

Ensuite il s’est passé plein de choses en très peu de temps, mais là où j’ai commencé à retenir mon souffle et entendre mon coeur battre un peu trop fort, c’était sur le quai de la gare de Dijon. Une semaine et demie après la rentrée, il était temps de rentrer au bercail pour le week-end. On était arrivé en groupe à la gare, avec d’autres gens de la classe, et, toutes et tous, avaient leurs trains avant les nôtres. Ces petits hasards de timing qui accélèrent le cours des choses. J’étais contente de me retrouver avec toi, un peu intimidée, aussi. Tu m’avais proposé de faire un quart de singe (ça faisait partie d’un jeu plus compliqué que tu avais inventé), et le mot qu’on avait composé ensemble, c’était “charmante”. J’y ai vu plus qu’un hasard, comme si c’était toi qui nous avais dirigé là, alors que j’étais celle qui avait choisi la lettre de départ. J’étais embarrassée, mais pas seulement, ça s’accompagnait d’une pointe de… d’exaltation, d’excitation ? Je ne sais pas trop. Mon train arrivait avant le tien, c’était le moment de se dire au revoir. J’ai voulu te tirer les joues, comme je le faisais avec tout le monde à l’époque, tu a pris ma main et l’a embrassée. On s’est regardés, je suis montée dans le train. Quel émoi, j’ai bien dû y penser tout le trajet, retourner le geste, l’image, le regard dans ma tête, tenter d’analyser ce qui était en fait d’une franche simplicité. “Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?”.

Les deux semaines suivantes, le rapprochement a continué, corps à corps, ma première fois, tes histoires de lycée, The Raven de Poe que tu aimais réciter, la dissertation burlesque que tu m’avais écrite pour mon anniversaire. Je t’aime, tu l’as dit très vite, tu l’as dit avant moi, et pendant deux semaines, je me suis dit que tu étais plus engagé, plus à fond que moi. Je ne pouvais pas encore réciproquer, j’étais de plus en plus charmée mais je me sentais encore en contrôle, d’une certaine façon.

Le soir où ça a basculé, c’était un dimanche, je crois, j’étais arrivée avant toi à Dijon. Je suis allée t’attendre devant chez toi. Tu habitais dans un immeuble, au bout d’un couloir, et il y avait une fenêtre qui donnait sur le toit. J’étais assise dans l’encadrement de cette fenêtre, le regard rivé sur la lune, aucun bruit autour, et j’ai senti l’amour enfler en moi, comme une vague qui grandit jusqu’à la crête, et qui a déferlé quand tu es arrivé. Là j’ai perdu pied, j’ai cessé de contrôler quoi que ce soit, et j’ai commencé à te dire Je t’aime.

2020, septembre

J’aimerais qu’on sache faire exister les conflits sans créer pour autant des trous dans la toile. Je me sens lourde. Lourde de tristesse pour les trous, lourde des chemins perdus, lourde de l’amertume de savoir qu’ils ne sont pas perdus pour tout le monde, lourde de la responsabilité de tisser, et de la sensation que nous sommes trop peu à qui ça importe vraiment. Ça prend du temps de créer les espaces où je me sens vivante, le plus pleinement, et je suis fatiguée du rythme avec lequel il me faut les renouveler, et des patterns tordus qui constituent la toile (chemin de traverse : apprendre à être aussi vivante que possible partout). Je veux du souple, mais du plus solide. Je crois toujours que c’est possible. Le sentiment que ça ne peut exister sans une forme de renoncement à la pleine et pure affinité. Deuil difficile, je contemple les réseaux lumineux qui émergent dans l’obscurité de la terre, les larmes aux yeux. Je ne peux pas attendre des autres ce que je ne fais pas moi-même ; modéliser, c’est mon éthique. Accepter de m’engager dans des environnements imparfaits, trouver d’autres horizons relationnels que la joie et la jouissance d’être avec. Vivre ensemble, c’est beau quand oublie quelques instants que ça a été salement galvaudé. Vivre avec, parce que c’est « plus qu’une consolation […] une raison de vivre ».

Cet été j’ai confié ma vie à la mer. Maintenant, j’aspire à jouer le jeu de la vie jusqu’au bout. C’est terrifiant et sublime et incertain. C’est un saut de la foi, c’est m’en remettre, enfin, à plus grand que moi. Mais avant de peut-être exister d’une manière qui me dépasse, il faudra que quelques années passent.

Je pense avec émotion à l’adolescente que j’étais et qui ne voulait pas le jouer, ce jeu. Elle est morte et je porte son héritage, en forme de sensibilité persistante à la rage et au désespoir de la contrainte, au droit de ne pas vouloir, de dire non, de mourir. Et si, dans la pratique, j’ai parfois manqué d’humilité ces dernières années, je veux à nouveau accueillir le refus de la vie comme modalité de l’existence, et apprendre à en prendre soin sans plus chercher à convaincre de me rejoindre de ce côté-ci. Rendre hommage à la princesse, et à tou·te·.s celleux qui penchent, sans vraiment l’avoir choisi non plus, vers la destruction comme solution.

2019, novembre

Je me suis trompée, je n’ai pas tant progressé et je ne suis pas si forte. Je ne gère pas bien mes triggers non plus en cas d’événements trop difficiles à accepter. Ces jours-ci, je n’ai même plus envie d’essayer de le faire. Ok, je ne suis pas meilleure que les autres. Moi aussi je m’effondre quand c’est dur. Moi aussi je ne veux plus que penser à moi et à ma souffrance. Il y a une partie de moi qui prend beaucoup de place, et qui veut juste encourager la destruction générale, puisque c’est ce à quoi il me semble assister. Y participer tant qu’à faire, pas juste regarder les choses pourrir. Je suis furieuse. Je suis haineuse. J’ai envie de voir souffrir des personnes que j’aime. De lancer des mauvais sorts. Je suis fatiguée d’essayer d’être une bonne personne, de faire le travail imaginatif de me mettre à la place des autres y compris quand ce n’est pas réciproque, fatiguée de tous les efforts que ça me demande et d’avoir l’impression que ce n’est jamais assez, que quand il me semble avoir fait un progrès majeur, il y a toujours quelque chose de nouveau que je ne suis pas capable de gérer qui surgit dans ma vie. I will never be good enough. And now I wish both for blood and peace.

2011-2019 est / à intégré·r

Lécher un lobe d’oreille, inconsciente de ce qui agit.
Trouver normal de danser sans fatigue toute la nuit.

Je vois rien si j’ouvre les yeux !
J’ai l’impression d’être une partie d’un tout, d’un cocon chaud et protecteur.
Je ne sais plus à quel moment cela s’arrête, à quel moment l’harmonie est rompue.
On m’a expulsé dans le vaste monde et je sens à nouveau le poids de la solitude, de mon individualité, la distance avec les autres.
Je me demande si le monde a toujours été comme ça mais que je n’étais pas capable de m’en rendre compte.

Mais vous entendez toutes mes pensées !
Qu’est-ce que ce serait si je n’avais pas à me protéger…
Même trippée, j’ai peur qu’ils s’ennuient…
Tu m’avais promis des licornes !
Non, Alienne.
J’ai tout aimé de vous And death shall have no dominion

On a toute la nuit pour danser – on a toute la vie pour danser – on dansera ensemble toute la vie.
le monde en paix qui cesse enfin d’être menaçant
c’est l’enfer joyeux

Vouloir que ce soit bien non pour le moment présent mais pour le futur, c’est un problème.

La Sainte.
Ce que tu recherches c’est le contrôle des désirs.

Je me met à avoir très peur de l’intrusion, je ressens un besoin très fort d’avoir “mon territoire”. Intolérable aussi l’idée qu’ils puissent m’entendre moi, et d’une certaine manière “me voir”, me juger.
je lui demande de protéger mon sexe en mettant sa main dessus, de façon couvrante.
c’est trop compliqué
les règles sociales, elles peuvent entrer en contradiction avec mes besoins
Difficulté si grande à rester centrée sur moi, mon besoin. Et en même temps quand je retrouve ce besoin, il me semble extrêmement urgent et devoir passer avant TOUT le reste
si je me perds, comment me retrouver ?
si je ne me contrôle plus, qui me contrôlera ?
je suis vivante
“guéris, guéris”

se prendre un mur mental de plein fouet
panique de petit animal enfermé
on m’a privé d’une partie de ma vitalité

je ne sais pas profiter
je suis défectueuse
repérer les pensées qui ne servent pas mon bonheur, ou quoi que ce soit de fonctionnel,
prendre un virage volontaire
créer mes chemins

Ce n’est que ça ?
Si tout est continuité, je ne sais pas comment choisir de me placer dessus (extérieur-intérieur, moi-les autres, état de conscience normal-état de conscience modifié…). Tout me semble trop compliqué.
cette inquiétude ne faisait RIEN pour ma survie. Elle ne garantissait rien. Elle n’était pas active à autre chose que de s’auto-alimenter.
Est-ce que j’ai le droit d’exister ?
Il y a plein de choses dont je ne peux pas me protéger.
Je dois accepter mon impuissance pour pouvoir construire de la puissance à l’intérieur des limites de l’univers.
Tout ça est très désagréable. Mais je ne me laisse plus faire.
C’est compliqué de changer. C’est compliqué d’avoir dépensé autant d’énergie pour rien.

Devenir Forêt. Augmentation plutôt que sortie de moi.

Ce qui circule en moi des pieds à la tête est un serpent, et l’énergie est noire.
Je me sens vide, sans élan, sans pulsion, et je le regarde qui a l’air de savoir profiter de l’expérience. Je ne mérite pas de vivre puisque je n’ai pas d’envie.
Je suis un bébé qui déteste les bébés.
ll m’a vu vieille et m’a aimée.

C’est mon univers, nous sommes un univers.
Aide-moi. Aide-moi à rester dans le mouvement.
La sensation d’être arrivée, dans ton amour, de vivre enfin ce que je recherchais tout ce temps.
Le moment de la fin est si déchirant. Je tente de retrouver la connexion, j’échoue, et là je m’écroule. C’est comme si j’avais à nouveau perdu le paradis, l’unité, l’extase. Je ne veux pas perdre. Pas perdre contre mon scénario, pas qu’il se répète encore, je pense que ce n’est pas possible, pas acceptable, que ce soit encore la même histoire (je n’ai pas conscience qu’il se répète parce que je le porte avec moi, que c’est mon regard, mes pensées, mes émotions, qui causent la répétition).
Je sais pas quoi vous dire, à part est-ce que vous avez des mouchoirs pour que je pleure la solitude d’être seule dans ce monde ?
Je dois, encore, devenir adulte de force, dans la souffrance.
L’art comme simulacre de mon besoin de consolation impossible à rassasier.
L’art comme fondamentalement voyeur, comme une tentative d’absorber des expériences de vie. Manger nos propres expériences perdues.
J’ai envie que ma vie continue, de trouver du plaisir avec d’autres, de me sentir indépendante.
I am the Worst Baby, le bébé de la question existentielle

Je suis ma chance ouverte et mon encerclement.
fuck it, ici, je fais ce que je veux
Personne ne m’aimera comme je m’aime. Personne n’aura ce rapport à ce corps.
j’ai des yeux incroyables
j’aurais pu me perdre dedans
gender is meaningless
je vois tout, le masculin, le féminin, tout dépend de là où je porte mon attention, de comment j’exerce mon regard
pas de réponse plus vraie qu’une autre
multiplicité non figée.
La résolution d’en prendre soin, à partir de maintenant, même quand la frustration sera forte.

Il me propose une histoire :
ce n’est pas que je ne sais pas profiter, c’est que je ne sais pas où aller. C’est que je suis submergée par toutes ces stimulations.
Ielles cherchent tou·te·s un moment de connexion. Nous, nous le vivons.

Ces affiches sont familières, c’est un peu comme si elles étaient moi.
Ma conscience se scinde en trois, comme un cristal qui se brise, sans qu’aucune des trois parties équivalent à un “moi”.
Je n’ai pas peur de me perdre, je laisse les choses se faire. J’essaie de ne pas repousser les émotions qui viennent à moi.
Si j’ai été colonisée par les araignées violettes, c’est ok.
Là je me vis plutôt comme un territoire.

Mouvement du bassin comme pour repousser ce qui angoisse.
Expérimentation avec une petite araignée : quand je vais vers elle, je vois que c’est elle qui a peur, qui cherche à m’échapper.
Ce n’est pas que j’aurais peut-être envie d’un enfant, c’est que j’ai désormais envie d’un enfant, et que je ne sais pas si ça arrivera un jour.

Il y a une petite partie de mon cerveau qui n’est pas à moi. Je suis, du moins, me sens, percée. C’est la lutte intérieure : certain·es trouvent ça essentiel, d’autres savent que cette croyance me fait du mal. Il est trop tôt pour y renoncer.

il est complètement absurde que nous menions le type de vies qu’on mène, nous, l’humanité, quand on peut ressentir ça.
Je me sens limitée dans ma capacité d’expression, j’ai envie de bouger, mon bassin surtout, mais je n’ose pas, je ressens un empêchement, une gêne, une inquiétude, un sentiment de forte responsabilité par rapport à la situation et de frustration – l’idée que si je ne suis pas en vigilance, alors personne d’autre ne le sera.
La constatation de reproduire des dynamiques systémiques oppressives à l’échelle individuelle, et de me sentir enfermée dedans au présent. Pour vivre / agir, il faut forcément que je prenne le risque d’être abusive ; je trouve ça affreux, insupportable.
Il n’y a aucune menace immédiate.
L’identité comme étant de l’attachement et de la loyauté envers nos souffrances.
Vivre ou mourir. Vivre ou mourir.
Mon féminisme me fait du mal.
Je veux avoir le droit de vivre une vie qui autorise la prise de risque.
C’est normal que les gens ne soient pas capables de reconnaître leurs échecs, torts, abus, vu comme ils sont traités quand ils le font.
J’ai besoin de savoir que si je fais un usage de mon pouvoir qui lui fait du mal, elle saura me le dire et ne pas le traiter comme quelque chose d’impardonnable.

2019, juin

Mai, le mois des lilas et des coquelicots, est celui que je préfère depuis l’enfance. Je peux donc facilement donner du sens à ce qu’il ait été, cette fois-ci, le mois du fleurissement accompli, terminé par une redistribution des cartes, dans un mélange de tristesse et de soulagement. J’ai coupé une des têtes de mon hydre, avec une violence libératrice. C’était douloureux de renoncer à mon fantasme le plus cher – en échange, grâce à L., j’ai gagné une plus juste formulation de mon besoin. J’ai bien conscience pourtant que le plus compliqué n’est pas de trancher, mais de m’assurer que la tête ne repousse pas. Comment cautériser la plaie, comment éviter de retomber à nouveau dans le piège du confort-inconfortable qui aurait pris un autre visage ? J’ai encore en moi l’espoir de la linéarité et de la stabilité de la guérison. Je voudrais en avoir terminé avec ce genre d’illusions. Moi qui me targue de lucidité, je suis sidérée quand je constate ce qu’elle échoue parfois à éclairer. Ces moments-là sont ce qui permet à mon œuvre de Saturne d’avancer. J’ai le sentiment d’en être à la dernière étape. L’obscur sur mon bras a trouvé sa forme, peut-être pas finale, mais une qui me satisfait. Je me suis, pour la première fois, aimée dans toutes mes dimensions de médiocre et de sublime, et comme jamais personne ne pourra m’aimer. Je suis ma chance ouverte et mon encerclement. J’ai découvert comme l’amour de soi pouvait être profond et puissant. Soleil et moi avons désormais tou·te·s deux la Joie au cœur. Je suis la prêtresse-tisseuse qui continue son souple ouvrage, avec ardeur et légèreté, enivrée d’une odeur nouvelle.

2019, janvier

Je me donne le droit d’élire les gens, celles et ceux qui auront l’autorisation de passer la frontière. Il suffit parfois de quelques secondes, parfois, cela prend plusieurs mois, voire plusieurs années. Je compose, sans en faire trop de secret, ma tribu mouvante. J’ai rarement de difficultés quand il s’agit de choisir les gens : qui inviter à tel événement, avec qui passer du temps. J’ai reconnu les miens, bien qu’ielles ne le sachent pas toujours.

Je me demande à quel point j’ai l’air d’une personne différente, d’un côté ou de l’autre de la frontière. En tout cas, le point commun certain entre ce qui est perçu de l’intérieur et de l’extérieur, c’est que je suis courageuse. C’est vrai. Je ne crois pas avoir eu le choix. Et pourtant, si vous saviez comme j’ai peur. Évidemment. Sinon, je n’aurais pas besoin de la frontière.
Si j’ai aussi peur, c’est parce que c’est l’émotion qu’on a le plus tenté de discréditer chez moi, celle dont on m’a dit que j’étais bête de la ressentir, que c’était inutile. Celle qu’on a voulu m’interdire, et quand j’écris on, je veux dire ma mère. Si vous n’aviez pas encore compris : en ce qui concerne les émotions, interdire n’est pas une stratégie valable. Interdire. N’est pas. Une stratégie. Valable. Je fais des cauchemars fréquents et plus ou moins violents depuis l’enfance. J’essaie d’apprendre à me dépatouiller avec cette peur qui prend tant de place, d’en grapiller un peu pour moi. C’est lent et long. Les ramifications sont profondes, enchevêtrements de mes dysfonctionnements qui pourraient paraître inextricables. Ne m’abandonne pas. Ne joue pas contre moi. J’aurais peur aussi longtemps que je resterais dans la demande, la supplique.

J’ai vingt-six ans et je n’ai pas fini d’apprendre à exister par moi-même. Peut-être aussi simplement à accepter d’exister. À accepter d’être moi. Ce qui voudrait sans doute dire aussi accepter mes envies de fuite, de mort – qui sont cependant très différentes aujourd’hui de mes idées suicidaires d’adolescente en décalage et déjà trop traumatisée par sa famille. Aujourd’hui, je sais la notion du temps, je sais que le désespoir ne s’installe jamais complètement – ou au moins jamais pour moi. Je sais que ma bague à l’annulaire est là pour me rappeler ma promesse à moi-même de rester en vie et d’explorer avec curiosité ce que je peux en faire, de cette expérience si bizarre et si complexe, maintenant que moi, je l’ai choisie. Choisie, oui. Je crois à ma capacité à faire des choix. Je crois avoir une part de libre-arbitre. Je crois qu’il serait pas mal que je tente un peu plus souvent de prendre la décision consciente de faire confiance, ce saut dans le vide, a leap of faith. (J’aimais déjà cette expression, depuis le dernier Spider-Man, elle a pris une coloration supplémentaire).

L’idée que je contrôle quelque chose me rassure. En fait, on pourrait tout aussi bien dire qu’elle me panique : si je n’avais pas cet espoir de contrôle en premier lieu, je ne serais pas si angoissée à l’idée de le perdre. Je contrôle. Qui peut passer la frontière. Qui est dehors. Qui est dedans. Je tisse la toile de mon petit monde. Je l’entretiens. J’organise des événement, des rencontres. J’aspire à densifier ma toile plutôt qu’à l’étendre. Je n’aime pas les imprévus. Je n’aime pas les changements. Pourtant, je ne sais pas faire autrement qu’être en mouvement et qu’aimer les gens qui le sont. Je ne sais pas me reposer, créer une pause, une suspension volontaire du mouvement.
C’est là que ça se cogne, mon besoin de structure, de fiabilité, rendu quasi rigide par la peur, et les besoins de flexibilité de mon souple réseau polyamoureux – et de l’existence elle-même. Le réseau est rhizomatique, il s’étend depuis des extrémités parfois inattendues. Je ne peux pas toujours exiger : toi dedans, toi dehors. Il y a des personnes non accréditées qui frôlent la frontière. Qui se retrouvent dépositaires de parcelles de mon intimité, par le jeu des mélanges.

Mon rêve impossible : vivre dans une grande communauté anarcho-féministe dont j’aurais choisi chaque personne. Je ne me suis pas encore remise d’avoir et d’avoir eu, une, des famille·s. Je cherche à apprendre la souplesse qui permet de se lier sans se tordre. Je voudrais danser sans plus compter les pas.

2018, décembre

Je sais les changements de l’année passée, et pourtant je suis capable de les oublier vite. Ils deviennent invisibles devant le découragement. J’ai régulièrement l’impression de stagner, de buter encore et encore sur les mêmes obstacles. C’est pas linéaire tout ça. Hier on m’a dit que satisfaisant pouvait vouloir dire parfait, ou assez. J’aimerais qu’être assez soit assez pour moi. J’aimerais être satisfaite de qui je suis dans les moments difficiles aussi.

2018, février

Je crois être en train de sortir de l’adolescence. Des mécanismes grippés depuis plus de dix ans ont retrouvé du jeu. Ce que je croyais être un choix n’était qu’une impossibilité ; les possibles sont à nouveau ouverts, je vais les chérir comme une jeune pousse, c’est encore l’hiver, il faut en prendre soin. Il m’arrive ce dont j’ai besoin, enfin, concrétisation de ce qui restait purement intellectuel, je cesse d’essayer de me convaincre, je l’ai ressenti ce sentiment de légitimité et de compétences, cette joie particulière. La neige m’apaise, son irruption ramène le temps dans une ville qui l’oublie trop souvent. J’ai le sentiment d’être en vacances, même si l’ombre de cet article à terminer d’écrire plane. Je manque de romans, de ces moments où les mots font enfler un espace à l’intérieur de ma poitrine, de cette douleur si propre à la bonne littérature. J’aimerai écrire plus, mais pas assez pour en faire une discipline. J’ai la certitude que si je vis longtemps, je terminerai au moins un livre. Je suis impatiente de matérialiser mon nouveau bouclier. Encrer ce qui m’ancre. Je me sens très motivée pour progresser en shibari, comme rigger et comme bunny ; je veux cultiver les deux faces de la pièce, responsabilité et lâcher-prise. Je suis irritée aujourd’hui, ce qui ne m’empêche pas de me sentir forte et de sourire en regardant pas la fenêtre.

2017, novembre

C’était tout à l’heure que j’avais envie d’écrire. J’attends cet appareil qui permettra de tirer les mots directement de l’intérieur de mon crâne, comme les fils de souvenirs qu’on met dans une pensine. Je patauge, quel marasme. Renoncer à la prétention de tout comprendre. Renoncer à l’idée que tout puisse avoir un sens, ou du moins, de pouvoir donner un sens à toute chose. Peur, peur devant l’impuissance finale de mon intellect, les frontières infranchissables et mes propres incapacités. J’ai été renvoyée à mes limites – ou à leur absence, je ne sais plus ce qu’il faudrait dire, tout est confus – avec une violence que je ne pouvais imaginer. Comment accepter que je ne suis “que ça”, comment accepter que je peux faire de mon mieux sans pour autant réussir à atteindre l’idéal. Lourdeur de la tristesse qui incite le corps à se rouler en boule. Je souhaite hiberner. Pas de nouvelles rencontres jusqu’au printemps, s’il-vous-plaît, j’ai bien assez à faire, bien assez à affronter. Affronter. J’aimerai pourtant pouvoir choisir autre chose que la posture défensive du combat, un autre rapport au monde, moins de peur, m’échapper de l’adolescente que je n’arrive pas à cesser d’être et pour qui les adultes sont au pire des menaces, au mieux des déceptions. Je ne sais pas comment faire, j’ai envie de ruer dans mon cerveau, de provoquer un branle-bas, allez, on réorganise tout là dedans, on change de structure, et plus vite que ça !

La repousse intérieure est terminée ; grâce à la transe-formation, la période de renaissance est ouverte et voilà qu’il est temps de couper à nouveau mes cheveux court court court. Dans une société qui en manque, je contribuerai à ramener du rituel, du symbolique. Ma façon privilégiée de transmettre des apprentissages, c’est de faire vivre des expériences aux gens. Je suis une personne synthétique, faire l’effort de déployer ma pensée m’ennuie souvent. Je vais enfin dire à mes parents ce qui est resté bloqué si longtemps en moi. Vivre est une décision, une promesse à moi-même qui n’avait rien d’une évidence. Je me dois la vie, merci. J’ai un besoin urgent d’apprendre à échouer, à faire des choses ridicules et médiocres sans le vivre comme un risque de destruction de mon identité : il est un peu tard pour commencer, mais pas trop tard. Je suis en train de renoncer à être parfaite, c’est affreusement difficile. Repousser la juge en moi, créer un appel d’air. Ma crainte d’être perçue comme inintéressante m’inhibe au point de m’empêcher souvent de faire des propositions dans mes interactions avec les autres. Mon intuition est une forme de puissance à laquelle je fais de plus en plus confiance. Je n’ai constaté que récemment à quel point j’avais peur ; plonger dans les abysses de ma terreur m’a ouvert une possibilité de guérison. Je ne suis plus seule. Je sais désormais dire : « je suis fière de toi », sans le vivre comme une phrase paternaliste et je couve en moi cette fierté comme un trésor en attendant qu’il soit le moment pour elle d’éclore. Plus de puissance signifie plus de joie. J’aime.