2018, décembre

Je sais les changements de l’année passée, et pourtant je suis capable de les oublier vite. Ils deviennent invisibles devant le découragement. J’ai régulièrement l’impression de stagner, de buter encore et encore sur les mêmes obstacles. C’est pas linéaire tout ça. Hier on m’a dit que satisfaisant pouvait vouloir dire parfait, ou assez. J’aimerais qu’être assez soit assez pour moi. J’aimerais être satisfaite de qui je suis dans les moments difficiles aussi.

2018, février

Je crois être en train de sortir de l’adolescence. Des mécanismes grippés depuis plus de dix ans ont retrouvé du jeu. Ce que je croyais être un choix n’était qu’une impossibilité ; les possibles sont à nouveau ouverts, je vais les chérir comme une jeune pousse, c’est encore l’hiver, il faut en prendre soin. Il m’arrive ce dont j’ai besoin, enfin, concrétisation de ce qui restait purement intellectuel, je cesse d’essayer de me convaincre, je l’ai ressenti ce sentiment de légitimité et de compétences, cette joie particulière. La neige m’apaise, son irruption ramène le temps dans une ville qui l’oublie trop souvent. J’ai le sentiment d’être en vacances, même si l’ombre de cet article à terminer d’écrire plane. Je manque de romans, de ces moments où les mots font enfler un espace à l’intérieur de ma poitrine, de cette douleur si propre à la bonne littérature. J’aimerai écrire plus, mais pas assez pour en faire une discipline. J’ai la certitude que si je vis longtemps, je terminerai au moins un livre. Je suis impatiente de matérialiser mon nouveau bouclier. Encrer ce qui m’ancre. Je me sens très motivée pour progresser en shibari, comme rigger et comme bunny ; je veux cultiver les deux faces de la pièce, responsabilité et lâcher-prise. Je suis irritée aujourd’hui, ce qui ne m’empêche pas de me sentir forte et de sourire en regardant par la fenêtre.

Fin novembre, 2017

La repousse intérieure est terminée ; grâce à la transe-formation, la période de renaissance est ouverte et voilà qu’il est temps de couper à nouveau mes cheveux court court court. Dans une société qui en manque, je contribuerai à ramener du rituel, du symbolique. Ma façon privilégiée de transmettre des apprentissages, c’est de faire vivre des expériences aux gens. Je suis une personne synthétique, faire l’effort de déployer ma pensée m’ennuie souvent. Je vais enfin dire à mes parents ce qui est resté bloqué si longtemps en moi. Vivre est une décision, une promesse à moi-même qui n’avait rien d’une évidence. Je me dois la vie, merci. J’ai un besoin urgent d’apprendre à échouer, à faire des choses ridicules et médiocres sans le vivre comme un risque de destruction de mon identité : il est un peu tard pour commencer, mais pas trop tard. Je suis en train de renoncer à être parfaite, c’est affreusement difficile. Repousser la juge en moi, créer un appel d’air. Ma crainte d’être perçue comme inintéressante m’inhibe au point de m’empêcher souvent de faire des propositions dans mes interactions avec les autres. Mon intuition est une forme de puissance à laquelle je fais de plus en plus confiance. Je n’ai constaté que récemment à quel point j’avais peur ; plonger dans les abysses de ma terreur m’a ouvert une possibilité de guérison. Je ne suis plus seule. Je sais désormais dire : « je suis fière de toi », sans le vivre comme une phrase paternaliste et je couve en moi cette fierté comme un trésor en attendant qu’il soit le moment pour elle d’éclore. Plus de puissance signifie plus de joie. J’aime.

2017, novembre

C’était tout à l’heure que j’avais envie d’écrire. J’attends cet appareil qui permettra de tirer les mots directement de l’intérieur de mon crâne, comme les fils de souvenirs qu’on met dans une pensine. Je patauge, quel marasme. Renoncer à la prétention de tout comprendre. Renoncer à l’idée que tout puisse avoir un sens, ou du moins, de pouvoir donner un sens à toute chose. Peur, peur devant l’impuissance finale de mon intellect, les frontières infranchissables et mes propres incapacités. J’ai été renvoyée à mes limites – ou à leur absence, je ne sais plus ce qu’il faudrait dire, tout est confus – avec une violence que je ne pouvais imaginer. Comment accepter que je ne suis “que ça”, comment accepter que je peux faire de mon mieux sans pour autant réussir à atteindre l’idéal. Lourdeur de la tristesse qui incite le corps à se rouler en boule. Je souhaite hiberner. Pas de nouvelles rencontres jusqu’au printemps, s’il-vous-plaît, j’ai bien assez à faire, bien assez à affronter. Affronter. J’aimerai pourtant pouvoir choisir autre chose que la posture défensive du combat, un autre rapport au monde, moins de peur, m’échapper de l’adolescente que je n’arrive pas à cesser d’être et pour qui les adultes sont au pire des menaces, au mieux des déceptions. Je ne sais pas comment faire, j’ai envie de ruer dans mon cerveau, de provoquer un branle-bas, allez, on réorganise tout là dedans, on change de structure, et plus vite que ça !

2017, septembre

On m’a écrit un jour dans un poème que je portais la responsabilité de la joie. Une autre personne, un autre jour, m’a asséné par mail que je faisais partie de ces gens qui peuvent changer le monde. On m’a aussi dit que j’avais en moi quelque chose de précieux. Selon les jours, ces phrases m’écrasent ou me tirent vers le haut. J’ai parfois envie d’abandonner, de dire : “vous êtes folles et fous, vous vous trompez, c’est trop lourd, trop dur, je ne sais rien faire de mes dix doigts, je n’ose pas, pas l’énergie pour construire quoi que ce soit”. D’autres fois, je suis le tourbillon de tous les possibles, j’ai envie de tout faire et de tout être. La dépression et sa prévalence dans mon entourage me questionne de plus en plus. Je vais faire ce que je fais de mieux : lire sur le sujet, écrire, peut-être, et serrer mes ami·e·s dans mes bras chaque fois qu’ielles m’en donneront l’occasion. Je recommence doucement à fumer à peine plus que je ne le souhaiterais, tant pis, à chaque moment sa peine, je fais les efforts que je peux, ils sont mouvants : la quantité de cuillères est limitée. J’aurais envie de pouvoir prendre un peu de la souffrance des gens pour les alléger, mais je n’accepterai pas moi-même de donner de la mienne si je le pouvais. Quand il est question de bricolage, je me sens bête, désemparée, presque paralysée. Je suis écartelée entre mon envie d’être efficace et productive et ma critique de l’obligation à l’efficacité et à la productivité. J’ai récemment fait l’expérience, grâce au GN, d’un sentiment de légitimité à exister qui ne souffrait pas de remise en question. Ces vacances m’ont apporté un visage de bronze et plus de magie que je ne l’avais rêvé. La magie, c’est simplement s’accorder un supplément de sens. Quelle incroyable récolte d’identités plurielles. J’ai donné et reçu. Les traces éphémères de la transe sur nos corps me resteront longtemps en mémoire. Quel soulagement que la compréhension. Je sais désormais comment je change le monde.

Je suis speed. La vitesse coule dans mes veines, je suis passée en mode hautement fonctionnelle. Une fois la motivation trouvée, abattre le plus de travail le plus vite possible. Listes, minuscules inscriptions avec alignement de cases à cocher. Tac, tac, tac, une croix et puis une autre. J’ai ma liste d’objectifs, me voilà en mode gamiste, il s’agit d’en faire le plus possible, profiter de l’énergie du moment dans la peur de son absence prochaine, maximiser le rendement, la machine s’emballe, remplir des papiers, aller à la poste, allez, allez, toutes les tâches sur le même plan, courses et écriture, allez, allez, peut-être qu’un jour, il n’y aura plus de petites croix à cocher, allez, allez, peut-être qu’un jour la Tranquillité sera à ta portée. Conscience de l’illusion, puisque c’est moi qui décide du nombre de cases à cocher sur ces post-its, mais je n’arrive pas à ralentir le mouvement interne. Épuisée mais pressée, sans doute stressée. J’ai envie de taper un sprint, de soulever mes haltères jusqu’à m’effondrer, d’être très musclée là tout de suite maintenant, quel supplice que l’attente, je voudrais la certitude de ma force et je ne suis pas patiente ! Rappel somatique à défaut d’autre chose, tendinite au poignet qui point, il est temps d’être raisonnable et de se couler une douce fin d’après-midi enveloppée de fumée.

Après des années de frustration, j’ai finalement appris à voler en rêve. Je suis une sorcière désormais. Ma bulle d’énergie protectrice est fonctionnelle. Je ne m’attendais cependant pas à ce qu’elle soit rose. Être une chenille n’est pas une contrainte, quand le pouvoir de métamorphose est infini. Je me suis faite oiseau de mer, papillon et dauphin. La roquette sauvage m’inspire beaucoup de tendresse. Je me demande si souvent, la tension que je ressens n’est pas au final de la simple tension sexuelle camouflée (j’avais écris textuelle). J’oublie de respirer dès que les émotions deviennent un peu trop fortes. Je devrais penser plus souvent à l’auto-hypnose pour me dénouer. J’ai renforcé les mots magiques.

2017, juin

Je ris, souris, m’allonge sur le canapé terrassée avant de reprendre mon clavier. Mon bas-ventre est le centre de lents mouvements souterrains qui rappellent à ma gorge une remontée d’acide. Cette même chaleur, la substance qui t’entraîne à l’intérieur de toi.

Il pleut à grosses gouttes et je me raconte des histoires sur les correspondances entre mon état interne et la météo. Ça y est, le ciel a crevé, et je suis dans la phase de redescente de ce long trip qui a commencé un jour de fièvre mercredi dernier. C’est normal, Alienne, l’intensité émotionnelle n’est pas exponentielle, et il fallait bien redescendre un jour, prendre le temps de se reposer. Enlever les voilages colorés. Ça m’a rendue un peu triste. On les remettra bientôt, je sais. J’ai envie d’être dans une immense véranda et de m’allonger sur le sol pour écouter la pluie tout l’après-midi. Réveillée vers midi avec une sensation de gueule de bois, j’émerge doucement. Moins fébrile, moins pleinement joyeuse, peut-être vais-je réussir à écrire cet article que je laisse traîner depuis un mois.

J’ai vécu un long mois pendant lequel j’ai pu rêver que je ne connaîtrais plus l’angoisse : plongée dans un état, il est si facile d’oublier qu’il existe autre chose. Depuis quelques jours, l’amie fidèle est revenue, avec deux pics. Je ne maîtrise pas le flux et le reflux. Mon premier bad trip m’a pris par surprise : je ne le croyais pas possible. Le soleil me procure l’effet apaisant d’un câlin. Je n’ai pas réussi à faire de la méditation une pratique régulière. Je ne suis pas une personne persévérante. J’ai peu de discipline. En une semaine, j’ai volé trois articles en supermarché. Chaque fois a été spontanée, mais je m’interroge sur cette récurrence. Ma poésie ne dit pas toujours la vérité, mais au moins mon espoir de la vérité. I’m still not as strong on my own as I’d like to be. Je switche fréquemment en anglais dans ma tête, et parfois à l’oral. J’ai souvent peur qu’on me juge pour ça, qu’on pense que je le fais pour renvoyer quelque chose, alors que je dis simplement les mots tels qu’ils viennent. Que m’avait-elle, dit, l’été dernier ? La possibilité de trouver une sécurité, mais pas de véritable stabilité intérieure. Tout de même, il me semble qu’un équilibre externe m’aiderait à trouver son miroir interne. J’ai peur de perdre celui que j’avais trouvé et qui me convenait si bien.

J’aime chercher le petit animal sauvage qui est caché derrière la façade. Trouver mes semblables.

2017, mai

J’ai ressenti la peur de devenir folle et de perdre ce qui constituait mon identité. J’ai envie d’écrire et de créer de tant d’autres manières, et il y a encore tant d’obstacles en moi à surmonter pour le faire librement. J’ai plus peur qu’avant mais je suis aussi plus forte. Je vis en colocation depuis deux mois et j’en suis ravie chaque jour qui passe. J’ai parfois envie de pleurer de joie de me sentir si bien chez moi, et en si bonne compagnie. Je me presse moins qu’avant, commence à apprendre qu’arriver en retard ne fera pas de moi quelqu’une de moins aimable. Je commence à comprendre à quel point colère et haine ont été jusque là constitutives de ma personne : je travaille à une reconfiguration plus épanouissante. Je tente de contenir ma violence pour la remplacer par une saine agressivité. Le tourbillon de potentiels m’étourdit, tout comme la crainte de ne jamais réussir à me sentir vraiment capable. J’ai l’impression que je pourrais apprendre toute ma vie sans jamais me sentir prête à. Mais j’ai récemment réussi à tuer une terrible scutigère par moi-même. J’ai décidé de ne plus dévaloriser ma parole quand je suis interrompue, mais de la reprendre. J’ai décidé de réagir autant que possible quand d’autres sont interrompu·e·s devant moi. J’ai la certitude que rien ni personne – pas même moi – ne pourra m’anéantir tout à fait. Ça n’a pas toujours été le cas. La capacité à être en mouvement est une des choses qui m’attire le plus. J’ai un grand désir des vacances à venir qui me promettent enfin une disponibilité mentale qui me manque depuis longtemps.

J’écris dans ma tête avant de m’endormir et en marchant dans la rue. S’y trouvent des brouillons par milliers, qui ressemblent souvent à des lettres. Je sais qu’il y a des choses que je ressasserais jusqu’à ce que je les aies écrites. L’affiche d’Alien Covenant surmontée du drapeau européen est ce qui m’a donné le sentiment le plus étrange de la journée. Jusqu’à récemment, je ne me prenais pas au sérieux, et je me suis rendue compte que c’était grave. Me prendre au sérieux, ça veut dire reconnaître mes besoins, mes désirs et accepter ce qu’ils veulent dire de moi. Ça veut dire que mes limites sont valables et que je mérite de me donner de l’importance. J’ai longtemps critiqué le besoin de reconnaissance des autres parce que j’avais trop peur de regarder le mien en face. Comme si c’était sale. J’ai le droit. D’avoir envie que ce que je fais soit valorisé, pris en compte. De vouloir être regardée. De me sentir exister comme je veux. J’ai le droit. La pensée du jugement parce que j’aurais écrit deux fois autoportraits en quelques heures m’a traversée. Je travaille à n’en avoir rien à foutre. Je travaille à me laisser danser et chanter dans la rue quand j’en ai envie. Je travaille à ne plus avoir la mâchoire crispée de peur d’être décevante. « Taking no more bullshit » sera mon slogan interne des temps à venir. Je ne me laisserai plus jamais enfermer. J’aimerai pouvoir me montrer entièrement aux êtres humain·e·s que j’aime, avoir quelque chose à brandir au creux de ma main et dire « ceci est qui je suis, en cet instant présent, et c’est précieux ». Comme c’est impossible, à la place, je fais semblant qu’on peut combler le gouffre de la solitude existentielle en écrivant des autoportraits.

Je ne ressens presque plus de stress pour les examens. Ça ne m’intéresse plus de fournir du très bon travail en réponse à des contraintes que je ne me suis pas choisies moi-même. Good enough, ça suffira. Mon énergie, j’ai envie de la mettre ailleurs que dans la copie parfaite. La perfection, c’est l’arrêt du mouvement, la mort donc, et je n’en veux pas. J’ai changé. Aujourd’hui j’ai inventé des trucs pour un partiel afin d’être en capacité de répondre. J’ai été stupéfaite et joyeuse d’avoir cette idée qui ne me ressemble pas. Je ne cherche pas à plaire à tout le monde. En ce moment, je n’aime pas du tout la façon dont mes cheveux encadrent mon visage. C’est un choix. Celui de la repousse pénible en miroir de la reconstruction intérieure. Je me laisse en jachère. Je l’accepte parce que je sais qu’il me sera facile de me trouver à nouveau jolie. Ce n’est pas un réel enjeu. Il y aura bien d’autres cycles de coupes et de repousse. J’ai hâte d’avoir cette longueur qui pique un peu sous les doigts tout en étant si agréable à l’arrière ou sur le côté du crâne. Je me libérerais peut-être entre le Mexique des années 30 et la danse contemporaine.

Sur les cartes postales de quand j’étais petite, on signait “la famille Toocouleurs”, et on était pas vraiment de toutes les couleurs mais on en avait au moins trois, voire quatre, ce qui est déjà pas mal. J’ai été élevée par un homme noir avec de longues locks qui chantait dans un groupe de reggae, le tout dans un département campagnard très à droite. Très à droite ça veut dire que ça votait pas mal FN dans les petits villages, encore plus maintenant, et pourtant j’ai pas un seul souvenir d’agression avec mon papa noir. J’ai pas l’impression de l’avoir trahi en m’abstenant dimanche parce que je sais que lui non plus n’allait pas faire semblant de croire que Macron allait sauver qui que ce soit. On s’est appelés et on a parlé de la recette de la sauce aux épinards et au beurre de cacahuète à la place. Par contre je me suis sentie trahie par les gens de gauche qui ont voté Macron au premier tour soit disant pour faire rempart, je me suis sentie trahie par les gens qui prennent pour prétexte de protéger les minorités alors qu’ielles protègent surtout des intérêts de classe. Je me suis souvent sentie trahie par les adultes, y a pas de raison que j’arrête d’être déçue. Peut-être que je me sentirais enfin adulte quand je me serais trahie moi-même. J’écris ça parce que ça sonne bien, mais évidemment c’est déjà arrivé. Je trouve ça pas marrant de penser que si l’Ile de France vote pas trop FN, c’est pourtant bien là qu’on trouve, curieusement, un max de violences racistes exercées par cet état républicain barrage à la haine par l’intermédiaire de son bras armé qui vote à moitié pour elle (la haine). Violences du dernier quinquennat, violences de dimanche soir à Ménilmontant, elle est où la ligne où commence et où s’arrête la barbarie, s’il-te-plaît, parce que j’arrive pas à la trouver cette merveilleuse civilisation républicaine si différente de ceux qui sont des ennemis et pas des adversaires, faut pas confondre ? J’aime beaucoup l’humour absurde mais pourtant je ne peux pas rire de ça. J’étale mon fromage sur mon pain, parce que j’ai appris comme ça, parce que le pain ça remplit le ventre et que le fromage c’est cher. Je met les couverts « à l’envers » et je lèche mon assiette après la soupe puis je la retourne pour le dessert comme ça ça fait moins de vaisselle. J’ai surtout connu le système D et aujourd’hui, j’ai encore un peu honte quand j’achète quelque chose de neuf et de cher. Si j’aime autant les friperies, c’est sans doute parce que c’est devenu ma façon d’intégrer cette valeur parentale en me faisant croire que je m’habille vintage. Je n’ai jamais imaginé que je pourrais un jour vraiment “avoir de l’argent”, je ne m’imagine qu’un destin de galérienne, et bien sûr sans retraite. Je ne crois plus à aucun rêve médiatique ou d’État et je crois qu’on est beaucoup dans ce cas avec des rêves qui débordent les cases. Perdre ces espoirs-là, je me dis, c’est peut-être retrouver sa capacité d’agir ici et maintenant pour des rêves à portée de mains. J’ai tellement d’impuissance acquise à faire sortir de mon système. Je déteste les tropes de la manic pixie dream girl et de born sexy yesterday, je déteste que ça m’envoie comme message qu’on en a rien à battre que je sois une partenaire intellectuellement à la hauteur tant que je suis bonne et fascinée et je les déteste d’autant plus que je sais qu’il y a encore en moi, dans un coin, cette croyance enracinée qu’il faudrait que je sois gaie en permanence, éthérée, admirative et mince pour plaire vraiment à des hommes. Je suis fatiguée d’avoir si souvent en face de moi des hommes qui me parlent comme s’ils m’apprenaient la vie sans prendre le temps de vérifier mon degré de connaissance sur le sujet en question. Parfois je me dis que je finirais ma vie dans une communauté lesbo-queer séparatiste, mais je ne suis pas encore assez fatiguée pour ça et il y a des gentes qui me donnent de l’espoir. Heureusement que je ne suis pas seulement attirée par les hommes sinon je crois que je leur en voudrais plus. Je pourrais écrire pendant des heures juste pour ne pas travailler.

Quand je me tiens debout devant un grand groupe, je ressens une intense fragilité, comme si la ligne interne qui me fait me tenir droite allait se briser et m’exploser en morceaux d’un coup net. Je ne sais pas quoi faire de mes bras dans ce moments-là. Je déteste avoir à faire semblant de quoi que ce soit, mais ça m’arrive quand même. Le concept de nudité fait écho en moi et j’aurais envie de pouvoir explorer toute la vulnérabilité et toute la force qu’il contient. J’ai envie de faire des photos nue depuis des années. J’ai eu envie de faire du porno. J’ai pensé à me prostituer plusieurs fois. Je crois au mot juste. Les mots m’excitent parfois d’une manière étrange, les mots en eux-même, et je ne parle pas de mots à connotation sexuelle. Je visualise très peu quand je lis, je ressens les mots.

Ces derniers jours, j’évolue dans l’air en flottant, avec autant de plaisir que s’il s’agissait d’eau, et le même sentiment de sécurité enveloppante . Des vagues qui partent à la fois de mon ventre et de ma poitrine ne cessent de me soulever doucement et m’étourdissent du bonheur d’être là et de ce qu’est ma vie. Je me sens habitée d’un amour très large des choses et des êtres qui sont dans ma bulle : mes ami·e·s, une chanson, les salades ou les voilages dans ma cour, je ne sens pas tant de hiérarchie dans ce que ça provoque chez moi – j’espère que ça ne vexera personne. Ce week-end, j’ai été par instants si heureuse que je ne savais que faire de toutes ces sensations. Soupirer d’aise pour évacuer un peu, c’est drôle comme ça peut prendre autant de place que des émotions négatives, la joie. Je crois que je n’ai pas été dans un tel état de bien-être dans la durée depuis trop longtemps pour pouvoir dater. J’ai fait plusieurs déclarations d’amour-d’attirance-peu importe le mot, en une semaine, sans y placer d’enjeux énormes ou de pression. J’apprends peut-être à aimer tranquillement. Je n’y arriverai sans doute pleinement que le jour où je serais débarrassée de la culpabilité qui rôde, de cette peur d’avoir fait une faute dont je n’aurais pas conscience dès que quelqu’un·e que j’aime semble aller mal.

2016

J’ai des moments d’extase délicieux, qui peuvent surgir pour des petits riens. J’ai failli mourir de joie le jour où j’ai réalisé que les bulles de savons pouvaient rebondir. Mon humeur varie rapidement, peut-être trop. J’aime les cachettes, les recoins, les cabanes de couettes. Enfant, je pouvais passer des heures dans un carton derrière le canapé. Je me suis longtemps cachée derrière mes cheveux, avant de tout couper dans un train avec des ciseaux à bouts ronds. Mes expériences de travail ont varié d’horrible à passable. Je n’ai encore jamais fait le grand voyage dont je rêve, mais la personne avec laquelle je m’étais projetée dedans, elle, l’a fait, mais ailleurs. J’aime l’idée qu’il y a des choses indicibles, et en même temps cela me frustre. La poésie est ce qui me retient le plus à la vie. Je la goûte particulièrement les lendemains de cuite, les nuits d’insomnie et les jours gris. J’ai plus confiance dans les individus que dans les systèmes. J’ai successivement voulu être archéologue, prof de français, médecin, neurologue, éditrice, puis j’ai arrêté de croire que je serais définie par un métier. Je voudrais me libérer de mes barrières et en libérer les autres. J’ai appris le mépris pour me protéger de l’exclusion. Je suis une acharnée de la mémoire et accepte mal d’avoir oublié, je suis archiviste de ma propre vie. Je cherche le fil alors que j’ai conscience qu’il s’agit d’une illusion. Je récolte ce que je sème, et c’est souvent beaucoup d’amour. J’ai eu, pendant un an et demi, un trampoline dans l’entrée de mon appartement. J’apprends à pardonner, à faire disparaître le ressentiment de la liste des émotions autorisées. Un jour, j’atteindrais peut-être l’illumination. Je souhaite l’avènement d’un monde dans lequel il sera acceptable d’exprimer ses émotions et de se montrer vulnérable. Je crois contribuer à le créer.

2015

Les parfums qu’on m’a offert n’ont servi qu’à décorer des étagères. J’ai toujours été nostalgique. Je ne souhaite pas me reproduire. J’ai aimé fumer dès ma première cigarette. J’aimerais me souvenir de chaque livre lu. L’odeur de la terre après après la pluie m’apaise. J’apprécie parfois d’être portée par l’excitation de la colère. Les montées d’adrénaline me procurent un délicieux vertige. L’escalade me manque. Je ne sais pas vivre sans être amoureuse. J’aime l’anonymat des grandes villes, des aéroports, des gares ; observer les gens dans ces espaces de passage. Rien de plus désagréable qu’un verre de bière que renversent sur moi les hommes éméchés pendant les concerts. J’aimerais être plus mince, ce qui ne m’empêche pas de trouver belles des femmes plus grosses que moi. Les objets de couleur orange me réjouissent, même si c’est une couleur que je porte moins qu’avant. Je n’ai plus envie de parler à mon père. Je voudrais apprendre à fuir plus facilement les relations toxiques ou trop asymétriques. J’aimerais pouvoir embrasser la majorité des mes ami·e·s sans que ce ne soit un problème. Je juge le style vestimentaire des gens dans le métro. Adolescente, j’ai beaucoup pensé, lu, parlé de suicide. Mes premiers rapports à la mort ont été indirects : je n’ai pas encore perdu quelqu’un que je considère comme proche. J’aime marcher dans la ville de nuit, quand tout est désert, paisible. Je peux pleurer pour la beauté des grands paysages, des vastes étendues (forêts enneigées, déserts). J’ai déjà vécu un grand chagrin d’amour, un chagrin comme en parlent les romans. Heureusement pour moi, ce fut bref. Je serais satisfaite si les chapeaux étaient à nouveau un accessoire de tous les jours. Aller chez le médecin revient pour moi à se préparer pour un combat. Je préfère le métro suspendu au métro souterrain. Je me vois comme quelqu’un qui pourrait écrire ; je n’ai pourtant jamais beaucoup écrit. Je suis souvent mal à l’aise quand on me regarde faire une activité qui se fait très bien seule. Je supporte mal l’autorité et suis dépourvue d’ambition professionnelle. Je sais aimer, ce qui n’a l’air de rien, mais n’est pas donné à tout le monde. Je suis consciente d’avoir des privilèges. Je préfère dormir avec quelqu’un plutôt que seule. Je ne sais pas résister à un bon canard. La nuit efface le stress de mes journées. Je devrais apprendre à me débarrasser de l’angoisse. Je n’aime pas vraiment mon écriture. J’aime entendre des langues étrangères. J’ai déjà été très heureuse. Les choses bien rangées m’apportent satisfaction : je ne suis pas maniaque pour autant. Je préfère boire mon café dans une petite tasse. Je voudrais pouvoir me passer du travail salarié. Il m’est nécessaire de visiter de nouveaux lieux régulièrement. Je n’ai pas la télévision depuis mes 14 ans ; je ne l’ai jamais beaucoup regardée. Ce qui y passe est, dans l’ensemble, imbuvable. Mes lèvres sont facilement sèches, hiver comme été. Ma peau se fragilise avec l’âge, je n’ai pourtant que 23 ans. J’ai peur de vieillir, peur que, morceau par morceau, mon corps cesse d’être tout à fait fonctionnel. J’aime les moments où je peux oublier mon corps : ils sont trop rares. Je fais des cauchemars depuis l’enfance et je suis toujours aussi terrifiée. Je comprends la peur de devenir fou. L’humour mainstream me fait difficilement rire. On me reproche parfois de manquer d’humour : je considère avoir bon goût. Je n’ai pas le goût de l’effort mais suis fière de moi après en avoir fait. J’aimerais avoir une meilleure maîtrise de mon corps : voix, souffle, orgasmes. Je suis individualiste, mais rarement égoïste.